Imbroglio
Ils sont allongés à perte de vue. Pas un bruit, pas un mouvement.
Une odeur pesante les a paralysés dans une illusion de faiblesse et de séparation. Jour après jour, un écho monolithique les a méthodiquement muselés, un par un, les cloitrant dans une peur fantôme, l’esprit ligoté par la confusion.
On les a montés les uns contre les autres. On les a ballotés, exploités, terrorisés. On les a culpabilisés de tout ce qui ne fonctionnait pas. On a même fait disparaître certains des leurs.
Et pourtant…
Ils sont si nombreux, immobiles mais vivants, courageux et humains.
Mais, ils ignorent le poids de ces forces.
S’ils s’en rendaient compte, cela changerait tout !
Leur détermination briserait la menace qui veut les soumettre.

Vont-ils le sentir ? Vont-ils réagir ?

Une brise légère emporte au loin les doutes.
Une silhouette frémit et, dans un effort intense, se soulève puis s’assied en silence.
Elle a le regard droit, l’esprit clair, le cœur léger. Elle sait que rien ne pourra s’opposer aux métamorphoses qui s’annoncent.
Ils n’auront plus qu’un seul but fédérateur : vivre en harmonie.
La Vérité a déjà suinté.
La confrontation est inévitable.


A l’autre bout de la plaine, une tour se dresse au milieu de l’immensité.
A son sommet, un être fait les cent pas, inquiet.
Le pantin macabre qu’il agite est devenu inoffensif…
A quel moment vont-ils s’en rendre compte ?

Il ne sait plus quoi faire pour cacher sa faiblesse et sa frustration. Il a beau mimer chacun de ses gestes à la perfection, cela ne prend plus. Et il se consume de rage !
Car même s’il s’enivre de fêtes, de galanteries, d’opulence, après, c’est toujours le vide. Il ne parvient plus à compenser.
A cet instant, face au miroir de lui-même, un léger remord l’envahit : tout ce pouvoir usurpé par la ruse et maintenu par la peur et la force…

Il est las. Il est seul. Si seul, dans son cœur, dans sa tête, dans sa tour d’argile.
Pas un seul ami. Juste une kyrielle de relations d’intérêt, qui comblent son vide par un besoin irrépressible de tout remplir : son carnet d’adresse, son porte-monnaie, son ventre.
Ah, au moins, il n’a pas faim, lui. Non !
Mais, il a soif…
Soif de cette différence qu’il voit dans leurs yeux et qui le ronge de jalousie.
Pourtant, ils sont si dégoûtants, ignorants, insignifiants !
Lui est si satisfait d’être aseptisé, opulent, privilégié.
Il a accumulé tant de choses qu’il ne peut même plus les compter…
Cela le rassure… parfois. Brièvement.

Et, s’il perdait tout ?
S’ils venaient tout lui reprendre ?

Des larmes sèches coulent sur ses joues rougies.
Est-ce de l’angoisse ?
Non…
Il ne ressent rien, il ne peut pas.
Il n’est pas humain. Il le sait.
Il lui manque l’essentiel : la conscience.
Lui n’est qu’un acteur.
Et quand le rideau tombera, il devra se soumettre.
Puis, tirer sa révérence.
 
 
© Muriel Collard.
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